La rédaction de l’éloge funèbre à un valeureux Confrère n’a rien d’exaltant !
Ceux qui ont eu à se livrer à cet exercice savent combien il est pénible et douloureux de tenter de faire revivre le souvenir de quelqu’un qu’on sait désormais appartenir au royaume de l’immortalité.

Qu’importe ! Le devoir de mémoire m’impose de me lancer dans une plaidoirie sui generis et outre palais, pour encenser un client dont la condamnation est définitivement acquise.

Paradoxalement, le sentiment décrit ci-dessus ne m’habitera pas en cette occasion de célébration de la vie professionnelle d’Emery, « Eléphant » MUKENDI WAFWANA.

Lorsque l’on évoque en effet la vie d’un immortel, c’est-à-dire d’une personne dont l’œuvre terrestre a acquis le glorieux prestige de l’éternité, la tristesse cède la place à l’admiration.

L’admiration est justement l’émotion qui m’anime présentement, le départ de notre « Eléphant » m’inspirant des réflexions séquencées à travers les trois échelles du temps, le passé, le présent, l’avenir.

Pour la Conférence des Barreaux de l’Espace OHADA au nom de laquelle je m’exprime, la vie professionnelle d’Emery MUKENDI est un parfait marqueur de nos batailles passées, présentes et futures.

Le passé

Née de la volonté de préserver l’Espace OHADA de la prédation des professionnels du droit et du chiffre en quête permanente de nouveaux marchés, la Conférence des Barreaux de l’Espace OHADA a entendu rompre avec le cliché de l’Avocat africain confiné à faire des due diligences pour les dossiers internationaux, aussi bien en conseil qu’en contentieux. Conscient de cette réalité, Emery MUKENDI s’est rapidement positionné comme expert dans des matières encore délaissées par la majorité de ses pairs africains. Droit des ressources naturelles, Droit et contentieux des investissements, Droit de l’arbitrage, telles sont les disciplines dans lesquelles Emery MUKENDI s’est fait une réputation nationale et internationale. En agissant ainsi, il a cessé d’être un Avocat congolais pour revêtir la majestueuse mission du juriste panafricain, de l’Avocat tout simplement.

Le présent

Au moment où il ne s’agit plus de claironner la compétence des Avocats africains comme un simple slogan protectionniste, Emery MUKENDI WAFWANA a su administrer la preuve de son expertise de la manière la plus éclatante. Il a su incarner l’excellence africaine telle qu’on voudrait qu’elle se généralise dans notre corporation. Conseil de la République Démocratique du Congo et de sociétés publiques et privées dans des procédures d’arbitrage devant le CIRDI, la CCI, il s’est fait une place remarquable et remarquée face à la concurrence internationale. Il n’est pas superfétatoire de relever qu’il a gagné ses lettres de noblesse dans l’arbitrage international, matière dans laquelle certains semblaient avoir le quasi-monopole du marché, notamment quant au conseil des Etats africains.

Jurisconsulte dans l’élaboration du Code Minier CEMAC et de plusieurs textes en RDC, encore une fois Emery MUKENDI a démontré l’utilité de la compétence locale, évitant de ce fait l’adoption de textes totalement extravertis du fait de la méconnaissance des réalités de nos pays. Il ne s’est pas contenté de participer à la rédaction des textes, il a également animé de nombreuses formations afin de s’assurer que les professionnels du droit en fassent un usage optimal. 

Le futur

Compte tenu des évolutions technologiques et de la globalisation, l’Avocat en Afrique fait face à de nombreux défis. Visionnaire qu’il était, Emery MUKENDI WAFWANA a su anticiper toutes les mutations de notre métier. Sans abandonner le palais de justice, il a compris que dans l’activité d’Avocat, le conseil sera équivalent voire prédominant par rapport au contentieux. Ainsi, il a accompagné de nombreux et prestigieux investisseurs internationaux et nationaux.

Conscient également de l’importance du travail en réseau, Emery MUKENDI WAFWANA, avec le concours de ses associés, a implanté son Cabinet dans plusieurs villes de la RDC et au Congo Brazzaville. C’est ainsi qu’il a pu rivaliser avec les Cabinets non africains dans les appels d’offres internationaux, l’étendue de ses implantations étant le gage de sa réactivité et de sa polyvalence. Sans une telle perspective, il y a fort à parier que les Avocats de l’Espace OHADA s’exposent au risque de voir encore réduites leurs parts de marchés déjà maigres, en raison de la libéralisation future des professions libérales dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Bien plus, avide d’originalité, Emery MUKENDI WAFWANA a franchi le cap de la Francophonie et de l’Espace OHADA pour installer un bureau à Johannesburg en Afrique du Sud et outre-Atlantique à New York. Cette démultiplication de ses activités démontre l’ambition internationale d’un Avocat conscient du fait que la mondialisation et la compétitivité des prestations imposent le travail en réseau. Ledit travail nécessitant la maitrise des technologies de l’information, soucieux de promouvoir l’Avocat africain en ligne et le droit OHADA, il a lancé les sites d’information et d’actualité juridique et jurisprudentielle www.juriafrique.com et www.juridocs.com. C’est dans cet esprit qu’il a récemment organisé plusieurs webinars en cette période de pandémie de corona virus, démontrant ainsi qu’il avait une parfaite maîtrise de la dématérialisation des activités de l’Avocat.

J’ai personnellement fait la connaissance d’Emery en 2016, alors que je recherchais dans le cadre du congrès à venir de la Conférence Internationale des Barreaux de Tradition Juridique Commune (CIB), des Cabinets d’Avocats Africains susceptibles de vendre à l’international, leur expertise.

En une heure, nous avions bouclé la discussion et JuriAfrique devint partenaire.

Nous eûmes de nouveau l’occasion de travailler ensemble lors des Journées du Barreau (JDB) du Congo organisées à Lubumbashi en 2017, puis nos rencontres dans différents aéroports et hôtels devinrent hasardeuses.

Il saisissait toutes les opportunités, fonçait dans toutes les portes et fenêtres pour s’installer dans les cénacles où se traitaient des questions de droit en rapport avec l’évolution de son continent.

J’ignore si c’est son caractère entreprenant qui lui a valu le pseudonyme d’ « Eléphant », ce que je puis dire, c’est qu’il le portait bien !

A l’instar de ce pachyderme dont le passage dans nos forêts se fait ressentir de manière retentissante, Emery MUKENDI WAFWANA aura admirablement dominé la scène juridique aussi bien en RDC, en Afrique que dans le reste du monde.

Conscient du fait que sa présence dans nos mémoires survivra à la disparition de son enveloppe charnelle, il m’est tout aise, de lui souhaiter le repos éternel.

Je lui demande amicalement et fraternellement de dire une plaidoirie auprès des pères fondateurs de l’OHADA, aujourd’hui disparus, afin qu’ils gardent un regard bienveillant et protecteur à l’égard de la Conférence des Barreaux de l’Espace OHADA à la croisée des chemins.

Me Jackson NGNIE KAMGA
Ancien Bâtonnier
Président de la Conférence des Barreaux de l’Espace OHADA